26/01/2013
La gale
La gale
par André Guyard
Professeur honoraire d'Hydrobiologie et d'Hydroécologie de l'Université de Franche-Comté
En cette fin de janvier 2013, une épidémie de gale frappe le lycée Louis Pergaud, le plus vaste des lycées francs-comtois.
C'est une occasion pour s'intéresser à cette parasitose due à cet acarien.
GÉNÉRALITÉS
Conjointement à la recrudescence des maladies vénériennes constatée au cours de ces dernières années, on observe une augmentation des cas de gale.
Selon Didier Che de l'Agence Nationale de Veille Sanitaire (ANSM), qui a conduit une étude sur le sujet en 2011, le nombre d'épisodes de gale en collectivité serait en augmentation en France. En se basant sur les chiffres des ventes de deux produits antigale, ses travaux plaçaient à plus de 200.000 les cas de gale chaque année en France (de 337 à 352 nouveaux cas en moyenne pour 100.000 habitants entre 2005 et 2009).
Plus réservé, le Pr Chosidow rappelle que la gale n'est pas une maladie à déclaration obligatoire, ce qui rend impossible l'évaluation de la tendance. Le dermatologue appelle à la création d'un centre national de référence pour les parasites (gale, punaises de lits, poux de tête ou poux de corps), qui «ne tuent pas mais peuvent transmettre des maladies infectieuses».
Les voyages dans des pays où l'hygiène est beaucoup moins développée qu'en France, l'afflux des populations immigrantes vivant dans des conditions précaires, la méconnaissance du diagnostic enfin, constituent autant de facteurs favorables à l'extension de la gale.
La gale est la parasitose des téguments de l'Homme par divers acariens de la famille des Sarcoptidés.
LE CYCLE PARASITAIRE
L'espèce la plus fréquemment en cause, l'agent de la gale dite vulgaire est Sarcoptes scabiei, variété hominis.

Image du sarcopte en microscopie électronique à balayage
La femelle de cet arthropode est de forme globuleuse et apparaît comme un gros point blanc à l'œil nu; elle mesure, en effet, 350 μm de long sur 300 μm environ de large.
Elle se compose d'une saillie antérieure triangulaire : la tête, et d'un corps ovoïde auquel sont fixées quatre paires de pattes.
Les téguments du parasite présentent des plis parallèles interrompus sur la face dorsale par un plastron grenu, puis par des aiguilles triangulaires acérées s'étendant sur les côtés du corps. Ce dernier est encore muni de minces épines allongées vers l'arrière.
Le parasite n'a ni yeux, ni trachées.
Les pattes courtes et ventrales débordent de peu le contour du corps, mais elles se prolongent par des soies longues et fines, surtout nettes sur les deux paires de pattes postérieures.
Porteuses de cinq soies, les pattes sont encore pourvues de ventouses de disposition différente selon le sexe. Les deux paires de pattes antérieures encadrent un rostre trapu dont les dents de scie déchirent l'épiderme.
L'orientation générale vers l'arrière de tous les ornements tégumentaires et de ceux des pattes ne permet pas à l'acarien de rebrousser chemin et l'oblige à avancer constamment dans la galerie qu'il creuse dans les téguments de l'Homme.
Le mâle est de plus petite taille que la femelle : 200 μm de long sur 170 μm environ de large. Il vit dans la galerie creusée par la femelle ou bien encore à la surface de la peau enfoui dans les débris épidermiques.
L'accouplement a lieu à la surface de la peau.
La femelle s'enfonce alors dans l'épiderme pour y creuser une galerie dans laquelle s'effectuera la ponte.
Celle-ci commence quelques jours après la fécondation sous forme d'œufs de 150 μm de long sur 100 μm de large.
Les œufs éclosent au bout de quelques jours (3 à 4 jours en moyenne), pour donner naissance à des larves hexapodes (trois paires de pattes) qui gagnent la surface de la peau, en perforant le toit de la galerie dans laquelle elles sont nées.

Les larves grossissent, muent à plusieurs reprises et se transforment en nymphes octopodes (quatre paires de pattes) vers le 16e jour.
Trois semaines environ après l'éclosion apparaissent les adultes des deux sexes.
La contamination, strictement interhumaine, se fait par la transmission, soit de larves ou de nymphes vivant à la surface de la peau, soit par la transmission de femelles récemment fécondées n'ayant pas encore pénétré dans l'épiderme.
Cette transmission peut se faire par un contact direct et ce, d'autant plus aisément que le contaminateur est massivement infesté. Ce contact direct a lieu le plus souvent lors de rapports intimes (en particulier le partage d'un lit avec un sujet parasité), et l'on peut contracter la gale en même temps qu'une maladie vénérienne. Parfois, le contage a lieu lors de contacts moins intimes : danse, certains sports. La gale peut également être transmise par la literie et le linge (draps et sous-vêtements des sujets contaminés).
LA CLINIQUE DE LA GALE
La gale se déclare au terme d'une incubation de durée variable, selon l'intensité de l'infestation (quelques jours lors des infestations massives, trois semaines à 1 mois dans la plupart des cas, ce laps de temps étant nécessaire pour qu'ait lieu une multiplication suffisante des acariens).
Le prurit est le symptôme majeur de la parasitose ; il est à prédominance nocturne, supportable et discret pendant la journée, il s'exacerbe le soir et en particulier au coucher.
La topographie des démangeaisons est essentiellement antérieure, elle prédomine aux aisselles et aux aines, elle s'étend à la face antérieure du tronc et des membres, elle respecte généralement la région dorsale. Le support du prurit est une éruption ayant la même topographie.

Si, en soi, l'éruption est faite apparemment de lésions non évocatrices associant des excoriations banales de grattage et des papules urticariennes recouvertes d'une petite croûte noirâtre, elle revêt dans son ensemble une topographie très particulière hautement évocatrice.

Lésions cutanées dues à la gale sur la main
La localisation au niveau des espaces interdigitaux et de la face antérieure du poignet est classique, mais bien souvent discrète. L'atteinte des aisselles et des aines, celle des flancs et des hanches sont constantes. Les lésions cutanées des seins et tout spécialement des mamelons sont rares bien que très évocatrices. En revanche, l'atteinte de la verge (excoriations du fourreau et du gland) est extrêmement fréquente. Le visage, le cuir chevelu et le dos sont, en règle générale, parfaitement indemnes. La notion de contage constituera un élément d'appoint précieux dans le diagnostic de l'affection.
Très fortement suspecté sur ces symptômes, le diagnostic de gale peut être affirmé par la découverte du classique sillon cutané et par la mise en évidence du parasite dans les lésions cutanées.

Examen direct du produit de raclage des lésions cutanées
(Document CBM25)
L'examen direct entre lame et lamelle du produit de raclage des lésions cutanées au microscope permet de mettre en évidence la présence de l'acarien Sarcoptes scabiei var. hominis (des oeufs de sarcopte sont également observés) permettant d'affirmer le diagnostic de gale.
Le sillon fait par le cheminement cutané du parasite est le véritable signe pathognomonique de la parasitose. Il s'agit d'un trait fin, flexueux, très court, à peine visible bien que parfois souligné de noir. Son extrémité antérieure peut être un peu plus saillante car elle trahit la présence de l'acarien. Une petite goutte d'encre déposée à l'entrée de la galerie va teinter le trajet du parasite. Le caractère principal du sillon est la saillie qu'il fait par rapport à la surface avoisinante. On voit encore apparaître au niveau de l'éruption de la gale des vésicules perlées. Ce sont des petites élévations ayant la taille d'une tête d'épingle qui siègent tout particulièrement au niveau des plis interdigitaux. Ces perles peu saillantes sont limpides et revêtent l'apparence des lésions de dyshidrose. La mise en évidence du parasite se fait au niveau de la partie antérieure d'un sillon.
L'effondrement du toit du sillon à cet emplacement permet de découvrir la femelle dont le corps ovoïde et blanc est aisément reconnaissable, sinon à la loupe, du moins au faible grossissement du microscope.
À côté de la forme que nous venons de décrire, la gale peut revêtir d'autres aspects.
Les formes légères se réduisent à du prurit, bien que parfois fort intense, et à des lésions de grattage restreintes.
Les gales étendues se compliquent souvent de surinfection ou d'eczématisation. La surinfection des sillons et des lésions cutanées de grattage provoque de l'impétigo pouvant évoluer pour son propre compte en envahissant le visage et le dos, régions respectées par la gale, ou encore se généraliser en entraînant des adénopathies et des signes généraux graves.
L'eczématisation est précoce sur les terrains prédisposés ou tardive provoquée parfois par le traitement. Elle s'accompagne de prurit et d'hyperéosinophilie sanguine.
Il faut signaler la possibilité de l'association de la gale avec une maladie vénérienne, comme la syphilis.
Une forme de gale très rarement rencontrée en réalité se présente sous un aspect très différent de celui de la gale classique, c'est la gale dite norvégienne.
Elle est caractérisée par des lésions de type hyperkératosique, jaunâtres ou grisâtres, épaisses, dures, siégeant sur la face dorsale des mains et des doigts, atteignant les ongles, sur les avant-bras, aux coudes et aux genoux. La généralisation de ces croûtes d'hyperkératose est constante, et la face, le cuir chevelu, le dos sont envahis.
En dehors des croûtes, on observe une éruption de type érythrodermique faite de fines squames pityriasiques, ou encore ichtyosiformes sur un fond érythémateux. Le prurit, en revanche, est très discret, souvent absent. L'examen à la loupe des croûtes révèle la présence de très nombreux parasites.
La gale norvégienne s'accompagne d'adénopathies disséminées et d'une hyperéosinophilie pouvant atteindre 50 p. cent.
Le terrain sur lequel se développe la gale norvégienne est très particulier, l'état général est souvent profondément atteint, comme en témoignent la maigreur et la cachexie, conséquences elles-mêmes d'une misère physiologique ou d'une affection grave cachectisante.
Une carence vitaminique A pourrait jouer un rôle dans le développement de cette parasitose.
L'agent pathogène semble bien être le même que celui de la gale classique, et c'est probablement le terrain qui joue le rôle principal dans cette forme de gale.
Sur le plan diagnostique, un certain nombre d'affections dermatologiques peuvent être confondues avec la gale. Il s'agit de l'urticaire, de l'eczéma et de certains prurigos, des pyodermites siégeant aux membres, de la phtiriase corporelle atteignant la face dorsale du tronc avec des lésions de grattage plus marquées.
Enfin, le psoriasis peut ressembler à la gale norvégienne. Il faut savoir évoquer la gale devant tout prurit durable et tout spécialement lorsque la maladie est apparue dans l'entourage familial ou la collectivité. La découverte des sillons caractéristiques assure le diagnostic de gale.
Document ANSM
(Pour zoomer, cliquer sur le document)
LE TRAITEMENT DE LA GALE
N'étant pas médecin, je me garderai d'apoprofondir ce chapitre. Il faut savoir que l'on dispose actuellement de produits spécifiquement actifs contre Sarcoptes scabiei. Un traitement par ivermectine (200µg/kg) par voie orale en dose unique est instauré en association avec un traitement local à base de benzoate de benzyle. Il faudra, le même jour, assurer le traitement spécifique du malade et celui de son entourage.
Actuellement, le traitement de référence est l'Ascabiol, qui se révèle indisponible depuis la fin novembre, est problématique.
La fabrication de l'Ascabiol, qui se présente sous forme de pommade, nécessite du sulfirame. Or le laboratoire Zambon subit des ruptures d'approvisionnement de cette substance active par intermittence depuis mars 2012. Selon l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), l'Ascabiol va ainsi rester indisponible pour une durée « indéterminée ».
La suspension de la production du médicament risque de « poser localement des difficultés de gestion lors d'épidémies de gale », estime Didier Che, du département des maladies infectieuses à l'Institut de veille sanitaire (InVS). D'autant que l'autre produit réputé en application cutanée, la perméthrine, n'est toujours pas commercialisé en France, regrette pour sa part Olivier Chosidow, chef du service de dermatologie à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil et président de la Société française de dermatologie.
L'ANSM a publié fin décembre un communiqué rappelant qu'il existe des traitements de substitution disponibles en France, le Stromectol (comprimés) et le Spregal (aérosol). Mais ceux-ci sont déconseillés pour certaines catégories de population, notamment les jeunes enfants. Pour cette raison, une importation à titre exceptionnel d'un médicament commercialisé en Allemagne à base de benzoate de benzyle pourrait avoir lieu au cours du premier trimestre 2013 pour répondre aux situations cliniques non couvertes par le Stromectol et le Spregal, précise l'ANSM.
Parallèlement ave ce traitement médicamenteux, il faudra désinfecter de façon préventive l'ensemble de la literie (draps et couvertures, sans oublier les matelas et les sommiers) et des effets personnels.
Quoi qu'il en soit, lorsque la gale est compliquée de surinfection ou d'eczéma, ces complications doivent être traitées avant d'appliquer le traitement spécifique.
Le recours à une antibiothérapie générale est rare.
L'eczématisation requiert des bains d'amidon, des pommades calmantes et des antihistaminiques par voie générale, de façon à calmer le prurit.
Le mode d'application du traitement local spécifique est le suivant : on fait d'abord prendre un bain de 10 à 20 minutes au cours duquel le malade se nettoie soigneusement tout le corps avec du savon blanc.
On pratique ensuite sur la peau encore humide un badigeonnage avec le produit choisi, depuis les orteils jusqu'à la base du cou à l'aide d'un pinceau plat, en insistant particulièrement sur les zones d'élection de la parasitose.
Après séchage à l'air de cette première couche, on en applique une seconde.
Le malade se rhabille après avoir changé de linge et reste 48 heures sans se baigner.
La désinfection de la literie entière et du linge sera très soigneusement effectuée.
On fait bouillir le linge de corps et les draps.
Les vêtements seront repassés et saupoudrés de poudre antiparasitaire, les objets ne pouvant être trempés seront nettoyés et frottés avec de l'essence ou de l'essence de térébenthine.
Le sommier et le matelas seront également soumis à la poudre antiparasitaire.
Sources :
- On pourra consulter le document relatif à la gale et édité par l'ANSM.
- Guyard André, Cours de parasitologie.
15:37 Publié dans Médecine, Parasitologie | Tags : gale, parasitose, acariens, parasites, parasitologie, sarcoptes scabei | Lien permanent | Commentaires (0) |
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23/01/2013
Villages lacustres à Chalain
Il était une fois plusieurs villages au bord du lac de Chalain...
par
Pierre Pétrequin, directeur de recherche émérite au CNRS
C'était entre 3200 et 3000 avant J.-C.
Les milieux amphibies littoraux et fluviatiles, où les conditions de sédimentation sont souvent favorables à la préservation des vestiges organiques (bois, graines, pollens...), constituent une des bases essentielles des recherches sur le néolithique[1]. Sans les vestiges domestiques retrouvés sur les rives des lacs situés le long de l'Arc alpin, nous ne connaîtrions à peu près rien de l'habitat, de la vie quotidienne et des évolutions culturelles de la période entre les 38e et 25e siècles avant J.-C. Mais le nombre de ruines de villages diminue rapidement par suite de drainages artificiels, d'assèchements ou de remblaiements divers.
Dans ce contexte, le site de Chalain, découvert accidentellement en 1901 à l'occasion d'un abaissement artificiel du niveau du lac, présente un intérêt archéologique exceptionnel avec un ensemble de 29 villages actuellement reconnus.
Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Devenu pratiquement la seule référence pour l'étude du néolithique final dans l'est de la France (les sondages archéologiques réalisés ces dernières années dans les lacs du Jura méridional n'ont débouché sur aucune découverte nouvelle), ce gisement fait partie de la douzaine de sites classés aujourd'hui d'intérêt national ; il est protégé au titre des monuments historiques. Dans ce cadre, il a fait l'objet de travaux de protection et de consolidation des rives afin de limiter l'érosion et de freiner la vidange estivale de la nappe phréatique.
Dans le même temps, une convention signée avec EDF limite au maximum les fluctuations artificielles du plan d'eau.
29 villages néolithiques, contemporains ou successifs qui n'ont pas dit leur dernier mot
En 1955, les fouilles, qui étaient alors essentiellement guidées par un souci de collection, furent arrêtées. Douze villages avaient été mis au jour. Le site archéologique de Chalain était considéré, à tort, comme épuisé. À partir de 1986, Pierre Pétrequin, qui dirige aujourd'hui le laboratoire de Chrono-écologie (CNRS et université de Franche-Comté), reprend les recherches en associant toutes les formes d'approche scientifique autour d'un thème de recherche bien défini : suivre révolution de la densité de population de ces villages lacustres pendant trois siècles, du 32e au 30e siècle avant J.-C. Au-delà des évolutions climatiques démontrées et des variations naturelles de l'environnement, la croissance non linéaire de la population et la plus ou moins grande stabilité territoriale des communautés agricoles accompagnent, en effet, des modifications des choix techniques et des formes de mise en valeur de la forêt, des friches et des terroirs cultivés. Ces recherches placent donc les variations démographiques au sein des problématiques archéologiques. C'est leur reconnaître un rôle majeur de marqueur de l'évolution sociale et technique des groupes agricoles avec des conséquences sur les transferts, les résistances ou les innovations culturelles. Aujourd'hui, les lacs de Chalain et de Clairvaux comptent 29 sites d'habitat découverts jusqu'à 15 mètres de profondeur (plongées ou sondages), souvent composés de villages successifs superposés. Les investigations, chaque année recommencées, montrent que de nouveaux sites seront forcément découverts sur ce territoire néolithique unique qui représentait un épicentre original du peuplement néolithique régional et qui attira des agriculteurs pendant plus de deux millénaires.

Légende de la figure 2 : vue plongeante des décapages. Niveau IIcIII avec quelques bois d'architecture flottés et un panneau de clayonnage.
Quels niveaux de corrélations peuvent être mis en évidence entre la densité de population, d'une part, les cultures matérielles et les réponses de l'environnement d'autre part ? Ces corrélations sont-elles réelles ou simplement la conséquence de phénomènes spécifiques aux milieux lacustres (variations de plans d'eau, rythmes climatiques) ? Si ces variations de la densité de population sont démontrées ici, peuvent-elles l'être ailleurs et comment ?
Une trentaine de scientifiques de tous bords (préhistoriens, ethnologues, environnementalistes...] armés des techniques d'analyse et d'interprétation les plus avancées
C'est sur ces questions que travaille, notamment, la trentaine de scientifiques de disciplines différentes, réunis par Pierre Pétrequin dont la démarche est d'abattre les cloisonnements entre les spécialités et de favoriser toute approche, partant du principe qu'il n'existe aucune hiérarchie démontrable entre les différentes méthodes de recherche. Ce qui lui fait dire que ce programme de recherche n'est pas tant interdisciplinaire qu'indisciplinaire, les résultats novateurs apparaissant toujours à la frange des spécialités aujourd'hui reconnues. Ce pool est constitué de l'équipe franc-comtoise, à laquelle s'ajoutent des scientifiques de Paris (muséum d'Histoire naturelle), Genève, Neuchâtel, Bruxelles, Lyon, Marseille... Sont ainsi présentes sur le terrain toutes les spécialités et les techniques de prospection, d'observation, d'analyse et d'interprétation qui font l'archéologie nouvelle, dont celles qui constituent la spécificité du laboratoire de chrono-écologie :
La dendroécologie
L'étude de la forêt et de sa gestion, qui elle-même intègre la dendrochronologie, la méthode de datation qui, à partir de l'observation des cernes annuels de croissance des arbres, détermine, à l'année près, l'âge de l'arbre au moment de l'abattage.
La palynologie
L'étude des pollens et des spores fossiles permet de reconstituer l'histoire de la végétation et de retrouver l'impact de l'homme sur celle-ci.
L'archéozoologie
L'étude des ossements animaux qui montre dans le cas présent que la finalité première des troupeaux (bœuf, mouton, porc...) n'était pas seulement la production de la viande, mais bel et bien la compétition sociale pour s'afficher avec des trophées de bêtes de grande taille.
La carpologie
L'étude des graines et fruits, apporte un éclairage nouveau sur l'alimentation et certaines pratiques agricoles.
La paléoclimatologie
dont l'objet est de comprendre les mécanismes qui sont à l'origine des variations climatiques du passé pour dresser des projections sur le futur en rapport avec l'effet de serre additionnel. Pour ce faire, sont mises en œuvre, notamment, la sédimentologie, l'étude des sédiments lacustres, et la malacologie, l'étude des mollusques, qui permettent de reconstituer les fluctuations du niveau des plans d'eau.
L'ethnoarchéologie
qui s'attache à rechercher des hypothèses interprétatives pour le passé (le néolithique européen en l'occurrence) en étudiant des communautés actuelles qui utilisent encore les outillages en pierre, en bois et en os, comme en Nouvelle Guinée.
Un pieu, une dent de porc. un fragment d'os. un grain de pollen fossilisé, un bol en bois. un morceau de céramique... 5000 ans après, ils racontent la vie d'un village
À partir des bois d'œuvre - poteaux, chevrons, fascines, brindilles - très bien conservés dans le milieu humide de Chalain, les préhistoriens sont en mesure de reconstituer non seulement l'architecture de la maison néolithique, mais aussi le plan du village, l'état de la forêt, les techniques d'abattage à la hache de pierre, la préparation des bois d'œuvre au merlin en bois de cerf... et, au-delà encore, les variations de la densité de population à travers la progression ou la régression des fronts de défrichements. Les constructions, en bois, sont toujours de plan rectangulaire d'une largeur assez constante (de 3,5 à 4 m) et d'une longueur variable (de 8 à14 m). La toiture, très pentue, est vraisemblablement recouverte de grandes plaques d'écorce dont le mode de fixation reste à expliquer. Les maisons d'un village, principalement orientées nord-sud, sont disposées en lignes, serrées les unes contre les autres. Un village compte en moyenne une douzaine de maisons et autant de greniers à céréales. Une augmentation de la population (une croissance de 1 à 7 est démontrée entre 3080 et 2970 av. J.-C.) n'accroît pas le nombre de maisonnées d'un village, mais réduit la distance entre les villages riverains. L'étude des bois d'œuvre et de leur origine permet aussi de rendre compte de la gestion de la forêt et des terroirs : l'arbre originaire d'une forêt primaire indique que les fronts de défrichements ont progressé, poussés par le développement des terroirs emblavés dû à un accroissement de la population , à l'inverse, l'arbre provenant d'une forêt secondaire traduit une situation et une gestion stationnaires ou en régression des terroirs cultivés.
Parmi les divers objets en bois retrouvés - outils agricoles, armes, récipients, masses, maillets, casse-tête...- un grand bol, pièce exceptionnelle, fait l'objet d'une étude détaillée. Ce bol, à fond rond de 25 cm de diamètre environ, façonné dans une loupe de frêne, est décoré de trois filets parallèles et horizontaux en relief et, surtout, est muni d'une poignée latérale coudée qui représente une tête d'animal qui pourrait être celle d'un cheval, à moins que cela ne soit celle d'un bœuf avec ses cornes...

Légende de la figure 3 : les bois horizontaux et le plan des maisons/ couche llc///+++ en pointillés : les bois antérieurs en noir : les chapes d'argile

Légende de la figure 4 : bol en loupe de frêne à poignée zoomorphe. Datation dendro-chronologique : 2190-2170 av. J.-C.
Le silex, l'os (5 000 fragments d'os ont été mis au jour en une seule année de fouilles), les bois de cerf et les dents constituent, avec le bois, les matériaux principaux de l'outillage néolithique. Les dents, notamment, représentent une bonne part de ces outils. Elles sont utilisées à l'état brut (incisives de castors, canines de suidés) ou enchâssées dans de petits manches à main (incisives de porc). La défense des sangliers semble avoir été aussi utilisée comme outil à gratter et racler. Cette hypothèse est corrélée par les courbes d'abattage du sanglier qui indiquent une préférence pour les mâles âgés dotés de défenses de grande dimension. L'étude des excréments humains permet de retrouver une partie des restes alimentaires - graines, akènes, fibres végétales, débris d'os - et de reconstituer les habitudes culinaires. Cette étude, complétée par l'approche parasitologique qui peut définir certaines maladies dont souffrait l'homme préhistorique, fait partie des méthodes originales développées à Châtain. Il est ainsi prouvé que l'homme néolithique de Chalain consommait des viandes variées (dont le cheval, le cerf... mais en revanche pas d'oiseaux), de la grenouille rousse et du poisson fumé, souvent mal cuits, grillés sur la braise ou bouillis, ainsi que des végétaux en abondance : mûres, framboises, baies de coqueret, feuilles d'ail des ours... Les graines de pavot faisaient aussi partie de l'alimentation. Mauvaise herbe, condiment, médicament ou drogue ? On ne le sait pas encore... Les céramiques, leur style, leur forme (fond rond, aplati ou plat, à pied ou sans pied, épaisseur de la panse...), leur décor (incisions, modelage, appliques...) sont d'autres témoins archéologiques caractéristiques pour suivre l'histoire des communautés néolithiques. Elles soulignent les concurrences culturelles et le transfert des styles que connut Chalain entre la Suisse occidentale (Horgen, Cordée) et le couloir rhodanien (Ferrières en Ardèche), avec deux phases bien identifiées : une période ancienne (3200-3100) où les transferts se font à courte ou moyenne distance (80 km à vol d'oiseau entre la Combe d'Ain et le lac de Neuchâtel) et une phase récente (après 3080) où les déplacements et les échanges portent sur des distances considérables (près de 300 km à vol d'ojseau entre la Combe d'Ain et l'Ardèche).
Contact : Pierre Pétrequin Laboratoire de Chrono-écologie Université de Franche-Comté Tél. 03 81 66 62 55 Fax 03 81 66 65 68.
Le site de Chalain peut être visité jusqu'à la fin septembre. S'adresser au musée d'Archéologie de Lons-le-Saunier qui organise des visites guidées.

Légende de la figure 5 : vue aérienne de la zone archéologique expérimentale, au nordouest du lac de Chalain. Reconstitution de deux maisons de la fin du néolithique moyen II.
Les sites littoraux néolithiques de Clairvaux-les-Lacs et de Chalain [Jura][2]
Publiée sous la direction de Pierre Pétrequin, cette monographie rend compte des recherches conduites et des données recueillies dans le cadre du programme de recherche au cours des sept dernières années. Illustrées de dessins, photographies et documents graphiques divers, près de soixante études détaillées montrent les approches et les méthodes utilisées pour interpréter les témoins archéologiques : les argiles cuites et les foyers, la grande faune de Chalain, l'outillage en os et en bois de cerf, le fonctionnement de la cellule domestique, les pierres à briquet, la reconstitution d'un pignon de maison, l'industrie lithique taillée, le cheval néolithique, les bouchardes, percuteurs et blocs-enclumes...

Légende de la figure 6 : Expérimentation : raclage d'un métapode de chevreuil et d'un biseau sur os de bovidé.
Légende de la figure 7 : Expérimentation : percussion oblique frottée dans une cuvette.
Légende de la figure 8 : Expérimentation : polissage d'une ébauche taillée en roche verte, fixée dans une pince de bois.
Légende de la figure 9 : Expérimentation : briser un os de bœuf avec un percuteur à arête, sur un bloc-enclume.
[1] La période néolithique, qui se situe entre 6000 et 2100 avant J-C, est la phase de vestiges domestiques retrouvés sur les rives des lacs situés le long de l'Arc alpin, par exemple, nous ne connaîtrions à peu développement technique des sociétés préhistoriques - pierre polie, céramique - correspondant à leur accession à une économie productive autour de l'agriculture et de l'élevage.
[2] Tome III, Chalain 3, 3200-2900 avant J-C. Une monographie en 2 volumes (765 pages) parue en juin 1997 aux Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris. Diffusion : CID, 131, bd Saint-Michel 75005 Paris.
Source : Revue "En direct", organe de vulgarisation de l'Université de Franche-Comté, n° 112 septembre 1997.
Publié avec l'aimable autorisation des rédactrices de "En Direct".
08:08 Publié dans Préhistoire | Tags : lac de chalain, lac de clairvaux, pierre pétrequin, village lacustre | Lien permanent | Commentaires (0) |
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L’Homme au bord de l’eau
L’Homme au bord de l’eau
par
Matthieu Honegger et Claude Mordant
C’est en 1854, dans la région de Zürich, que sont découverts les premiers vestiges de villages lacustres, témoins de l’activité et de l’organisation des hommes de la Préhistoire dans des lieux offrant nourriture, possibilités de transport et protection. Cent cinquante ans de recherches passionnantes menées dans les eaux des lacs et des marais alimentent depuis la connaissance, partant d’un monde invisible et parfaitement conservé par-delà les millénaires, à l’abri des outrages du temps et de l’intervention de l’homme
Trois maisons du village lacustre de Hauterive/Champréveyres (3800 av. J.-C.),
reconstituées à l’emplacement du site néolithique fouillé devant le Laténium
Cliché J. Roethlisberger / © Laténium, Neuchâtel
La reconstitution des villages montés sur pilotis et de l’activité qui les animait prend aujourd’hui une dimension supplémentaire. Tourné vers la rive et non plus seulement sur le lac, un nouveau regard englobe les lieux de vie ancrés sur la terre ferme, du bord des fleuves et des lacs jusqu’aux plaines alluviales, aux reliefs et aux plateaux de l’arrière-pays. Il permet de replacer les installations humaines dans leur contexte, de les inscrire véritablement dans un territoire et de découvrir les relations potentielles entre les différents sites.
L’homme au bord de l’eau est le nom donné aux Actes du 135e congrès national des sociétés historiques et scientifiques tenu à Neuchâtel en 2010. D’une envergure scientifique sans précédent, l’ouvrage répond favorablement à la demande de l’Unesco, qui a inscrit en 2011 les sites lacustres alpins au Patrimoine culturel de l’humanité et souhaite la parution de travaux sur la question.
Honegger M., Mordant C. (éditeurs), L’homme au bord de l’eau. Archéologie des zones littorales du Néolithique à la Protohistoire, Coédition CAR et CTHS, 201.

Source :
Honegger M., Mordant C (2013). - L'homme au bord de l'eau - En Direct n° 246, janvier - février 2013.
Publié avec l'aimable autorisation des rédactrices de "En Direct".
07:17 Publié dans Livres, Préhistoire | Tags : université de franche-comté, en direct, université de neuchâtel | Lien permanent | Commentaires (0) |
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21/01/2013
Les pôles du froid en Franche-Comté
Les pôles du froid en Franche-Comté
par Daniel JOLY ThéMA, UMR 6049, Université de Franche-Comté Claude GRESSET-BOURGEOIS, Bruno VERMOT-DESROCHES, Centre départemental de Météo-France, Besançon
Grâce à la combinaison de plusieurs facteurs géographiques qui favorisent le froid d'hiver, la Franche-Comté présente une fréquence de gels assez élevée. Le Haut-Doubs dans son ensemble et Mouthe en particulier présentent régulièrement des températures qui descendent au-dessous de -20°C. L'étude statistique de la chronique climatologique 1992-2007 permet de dresser le bilan des séquences glaciales et d'identifier, par analyse spatiale, les sites les plus froids de Franche-Comté.
La Franche-Comté est, avec l'Alsace, la région française située le plus loin de toute mer ou océan, ce qui lui confère un climat semi-continental. Les étés sont orageux et plutôt chauds : 19,3°C en moyenne de juillet à Besançon, alors qu'aucune station du Finistère ne dépasse 18°C. En revanche, les hivers présentent une alternance de séquences douces et pluvieuses et de périodes anticycloniques au froid rigoureux. Cette tendance au froid est renforcée par l'altitude et par la présence de larges cuvettes, les vals, où l'air froid s'accumule tant que le vent ne l'y chasse pas. Ainsi, la montagne du Jura supporte un nombre anormalement élevé de gels rigoureux d'octobre à mars.
Parmi un échantillonnage de 1 455 stations gérées par Météo-France et distribuées homogènement sur l'espace français, Mouthe (936 m) d'abord et les Rousses (1116m) ensuite, arrivent en tête du palmarès des stations les plus froides situées en dessous de 1300 m d'altitude. Elles présentent respectivement, en moyenne annuelle, 80 et 72 jours où la température minimale a été inférieure à -5°C. Parmi les 50 stations françaises les plus froides à l'aune de ce critère, on compte 13 stations franc-comtoises, dont certaines sont situées à moins de 700 m (Supt et Pierrefontaine-les-Varans).
Rappel de quelques chiffres
À Besançon, sur la période 1885-2008, on dénombre 26 hivers (21 %) avec au moins sept jours au cours desquels les températures minimales ont été inférieures à -10°C (18 hivers sur la période 18851947 et huit hivers sur la période 1947-2008). Depuis 1945, l'hiver le plus rigoureux fut sans contestation l'hiver 1962-1963 avec de fréquentes périodes glaciales entre la mi-novembre et la mi-mars. Il devance nettement l'hiver 1955-1956 qui a été marqué par une période glaciale intense qui s'est calée sur le mois de février. Durant ce mois, l'absence quasi générale de neige avait permis au gel de pénétrer dans le sol à des profondeurs jusqu'alors inconnues et qui n'ont depuis lors jamais été atteintes.
Sur la période 1975-1990, quatre hivers ont été plus froids que ceux cités ci-dessus, plus particulièrement l'hiver 1980-1981 avec beaucoup de neige en montagne et l'hiver 1984-1985 avec une première quinzaine de janvier extrêmement glaciale sans dégel à Besançon entre le 31 décembre 1984 et 18 janvier 1985.
Mouthe souvent la plus froide
Forts de ce constat, nous avons voulu en savoir plus sur l'extension spatiale de ce phénomène et vérifier si Mouthe est toujours la station la plus froide comme on le croit généralement. Pour cela, nous avons sélectionné tous les jours où la température moyenne des 74 stations franc-comtoises prises en compte fut inférieure à -10°C. Au total, entre décembre 1992 et janvier 2007 inclus, 99 situations ont été isolées, ce qui représente, en gros, sept jours de froid vif par hiver.
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La figure 1 montre que Mouthe est bien la station où le minimum franc-comtois est le plus fréquemment observé : 35 fois au total (sur 99). C'est aussi la station où la moyenne des gels est la plus basse : -21 °C. Mouthe accapare à elle seule les trois minimums enregistrés au cours de la période d'observation : -28,1°C le 12 février 1999, -27,6°C le 1er février 2003 et -27°C le 24 décembre 2001. On est bien sûr encore loin du mythique minimum absolu de -36,7°C le 13 janvier 1968, mais la répétition de ces occurrences de froid s'explique par une altitude assez élevée (936 m) et une situation encaissée : l'air froid, généré au contact de la neige, glisse le long des versants qui encadrent le val et vient s'accumuler au fond de la cuvette où il peut stagner plusieurs semaines de suite.
Saint-Laurent-en-Grandvaux, avec 19 occurrences et une moyenne de -20,8°C arrive juste après Mouthe. La topographie est analogue à la précédente avec cependant, une altitude un peu inférieure (880 m). Le secteur de Morteau-Maîche cumule 18 occurrences de minimums francs-comtois. Les vals au fond desquels Le Russey et Morteau s'étendent expliquent leur moyenne plus faible (-19,6°C, -18,3°C) par rapport à Maîche (-17,6°C) et Charquemont (-15,4°C), stations de plateau. Enfin, notons Levier qui, situé en situation intermédiaire entre Mouthe et Morteau-Maîche, a été sept fois le plus froid, avec une moyenne de -20,1 °C.
Les autres stations, présentes sur la figure avec un cercle coloré, ont toutes été à une, ou au plus deux occasions, les plus froides de Franche-Comté. Les conditions climatiques favorables au développement et à la répétition d'un froid vif n'y sont pas réalisées. Certaines sont situées en altitude mais sur des sites de versant (Longevilles-Mont d'Or, Les Rousses), ou, à l'inverse, en fond de vallée à moins de 600 m (St-Claude). Signalons les trois stations du nord-ouest de la Haute-Saône qui, tout en étant situées à faible altitude (entre 200 et 250 m) ont été, à au moins une occasion, les plus froides de Franche-Comté. Le plateau de Haute-Saône et son prolongement vers Langres est renommé pour ses températures glaciales.
Un réseau trop lâche pour observer les variations les plus fines de la température
Ces informations sont intéressantes mais, pour autant, elles ne nous renseignent que sur un nombre limité de sites : ceux qui bénéficient d'un poste météorologique. Bien sûr, on peut s'attendre à ce que les quelques décamètres situés à proximité de la station de Mouthe présentent des températures analogues à celles qui y sont enregistrées. Toutefois, la comparaison avec les stations qui l'entourent montre que les températures ne sont pas identiques d'un lieu à l'autre, parfois loin s'en faut. La raison de ces variations a été esquissée : l'altitude et le contexte topographique jouent assurément un rôle majeur.
Le val de Mouthe est presque toujours plus froid que le sommet du Risoux lors des situations anticycloniques stables dont il est ici question. Il n'est lui-même sans doute pas homogène et, si des mesures à haute densité étaient effectuées, il est probable que de menues différences apparaîtraient d'un secteur à l'autre : telle croupe sera moins froide de deux ou trois degrés que le fond du vallon situé quelques hectomètres plus loin. Ainsi, des gradients, plus ou moins élevés se mettent en place au gré des contraintes exercées par la topographie. Et dans ces conditions, il se pourrait bien que la station de Mouthe ne soit pas localisée au mieux pour enregistrer les minimums les plus bas.
La figure 2, qui représente la variation des températures par rapport à l'altitude, donne un bon exemple de ce mécanisme. La plupart des postes sont alignés le long de la « droite de régression », accréditant là l'hypothèse d'une forte dépendance des températures à l'altitude. En effet, ce facteur explique près de 40 % de la variation de la température. Toutefois, une petite dizaine de stations échappent, au moins partiellement à cette influence : Longevilles-Mont d'Or, Lamoura, Les Rousses et les autres postes rejetés en haut du graphe présentent une température (entre -16 et -13°C) beaucoup trop élevée compte tenu de leur altitude : si elles se comportaient ainsi que Mouthe, Maîche ou Besançon, toutes localisées à proximité de la droite, leur température devrait se situer en dessous de -30°C ! D'autres « variables » que la température existent qui expliquent ces écarts : on pense bien sûr au contexte topographique déjà évoqué à plusieurs reprises.
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Connaître la répartition des températures sur l'ensemble du territoire
Tout le problème est d'avoir une connaissance sur « ce qui se passe » entre les postes d'observation : la technique nous fournit les moyens de le résoudre.
Premier temps : puisque les minimums les plus accusés semblent se localiser de manière répétitive au fond des vals d'altitude, il « suffit » de chercher cette information dans un système d'information géographique (SIG). L'institut géographique national (IGN) commercialise des modèles numériques de terrain (MNT) à pas de 50 m de grande qualité : cette donnée fournit quatre cotes d'altitude pour chacun des 1 620 200 hectares que compte la Franche-Comté. Ensuite, par calculs appropriés, on dérive, du MNT les autres informations utiles : degré d'encaissement (un fond de val est très « encaissé » par rapport aux versants qui le dominent, une crête est peu encaissée, dominant l'ensemble des points voisins), distance au creux le plus proche (minimale au plus près de l'axe des vals), distance à la crête la plus proche, etc.
Second temps : on apparie les températures enregistrées en chacun des postes climatiques aux données de la topographie que l'on corrèle les unes aux autres par calcul statistique. Des coefficients permettent alors d'évaluer la dépendance des premières aux secondes. In fine, on obtient une carte sur l'ensemble de la Franche-Comté en croisant, dans une « régression multiple » l'ensemble des variables qui expliquent significativement la température. Ce processus de calcul, appelé « interpolation » a déjà été présenté pour représenter le champ spatial continu de l'ozone en Franche-Comté (IFC n°27, 2003).
Ainsi, la carte des températures minimales du 26 février 1993 (figure 3) superpose les températures observées en 74 postes et interpolées sur l'ensemble de la Franche-Comté. En règle générale, le calcul renvoie une valeur conforme à la réalité : les stations les plus froides (cercles bleu nuit) sont bien localisées sur des aires de la même couleur ; les stations où la température est supérieure à -8°C sont noyées au sein de taches rouges. Mais des écarts apparaissent : par exemple, certains cercles bleu clair des plateaux du Jura (Saône, -13,6°C) se trouvent au sein d'aires où la statistique a calculé une température supérieure à -8°C. Inversement, à Amancey, la température est de -10°C et la valeur calculée est de -14,6°C. Ces écarts, parfois importants, montrent bien la difficulté à reproduire une réalité infiniment complexe.
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Fréquence des températures inférieures à -25°C
En répétant les interpolations autant de fois que nous avons de jours de froid, on obtient 99 cartes d'où il est possible de tirer de nombreux enseignements. Nous en présenterons un : celui de la fréquence des gels inférieurs à -25°C. Ces occurrences de froid intense sont rares : elles ont été enregistrées neuf jours depuis 1992 et ont concerné 24 stations au total. Un rapide tri effectué parmi les 99 situations interpolées nous dit que 12 jours ont présenté un gel inférieur à -25°C. Il y a ainsi au moins trois jours au cours desquels un ou plusieurs points en Franche-Comté ont observé une température aussi basse sans que le réseau des stations n'en fasse état. La station de Mouthe n'est donc pas toujours localisée au point le plus froid.
La carte de la fréquence des jours où la température a été inférieure à -25°C localise les « pièges à froid », ces fameux sites où la température est glaciale à répétition et durant de longues périodes. On les trouve dans le val de Mouthe, bien évidemment, mais aussi en de multiples points dispersés dans la montagne jurassienne, entre Lamoura et Maîche en passant par Levier. Ce que la figure 4 nous montre, c'est la localisation des sites où la probabilité de faire froid est forte. Maintenant, pour nous en assurer, il faudrait y installer des capteurs pour, peut-être découvrir de nouveaux pôles du froid détrônant Mouthe...
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Mais il convient d'être prudent. On a vu que le calcul ne fournit pas nécessairement une température juste. Des erreurs élevées surviennent même de temps à autre. Par ailleurs, le modèle reproduit des tendances et des régularités tirées d'une information climatique et géographique ajustée à un niveau d'échelle local : les stations climatiques sont positionnées de manière telle que les influences microlocales sont minimisées ; les données spatiales introduites dans le SIG (résolution de 50 m) ne sont pas forcément les plus adaptées pour prendre en compte les plus fines variations de la température. Ainsi, les données, imparfaitement adaptées au problème posé, sont incapables de fournir la moindre information concernant la température de quantité de micro-sites extrêmement propices à rétablissement de températures glaciales. On se heurte là à un problème d'échelle rédhibitoire qui explique les erreurs d'estimation parfois élevées qui apparaissent ici ou là.
Source :
Images de Franche-Comté, n° 38, décembre 2008 pp. 6-9.
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