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07/10/2015

Dérives climatique et démographique

Dérives climatique et démographique

 

par Francis Rougerie, avril 2015


“Avec un peu de patience, tout finira très mal” ! Catulle, 60 av.J.C.


Le climat semble être devenu un sujet à la mode, un sujet porteur sur lequel il est bon d’avoir quelque avis, et sur lequel nos représentants politiques prennent volontiers des poses volontaristes et organisent de grandes messes internationales. La conférence sur le Climat, prévue à Paris en décembre 2015, sera la 21e sur le sujet en moins de 30 ans.


Les sceptiques ricanent : “Pourquoi s'inquiéter pour quelques petits degrés en plus dans un siècle, on aura moins froid l’hiver, la belle affaire !” La démographie humaine, à l’inverse, ne semble pas passionner les foules et leurs représentants. Le concept de “transition démographique” est immédiatement opposé à quiconque s’inquiète de ce qui ressemble pourtant fort à une prolifération incontrôlée de l’espèce humaine. Celle-ci est en effet passée de un à plus de sept milliards en deux siècles, et continue à croître de 75 millions chaque année, pour, d’après les projections des experts de l’ONU, culminer vers 12 milliards dans un siècle.

 

 

Démographie-humaine-Évolution-450.jpg

Évolution de la démographie humaine

 

 

Chronique d’un désastre annoncé ?

 

Cette fameuse “transition démographique“, sorte de main invisible censée maintenir les effectifs de l’humanité dans des proportions adéquates, eu égard aux ressources et aux fondamentaux écologiques, serait donc un leurre. Et comme le montre le tableau inclus dans le graphique ci-dessus, les ressources naturelles non renouvelables fondent aussi vite que la glace des pôles, et manqueront de plus en plus à nos descendants.

Voici venir le temps du monde fini…

 

Cette citation de Paul Valéry date de 1930, et s’est pleinement réalisée en moins d’un siècle, celui de la bombe atomique, des satellites, des premiers pas sur la Lune, des premiers engins sur Mars, sur Titan et sur une comète. Siècle aussi des avions gros porteurs, des ordinateurs miniatures, des écrans multifonctions et des moteurs jamais au repos. Tout comme l’espèce humaine, plus que jamais en désir de dompter la terre et l’océan, le ciel et les abysses. Et qui en général y arrive assez bien, enchaîne les exploits technologiques, les prouesses médicales et les découvertes scientifiques. Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ?


Comme on le sait, pas tout à fait. Des guerres par ci, des émeutes par là, des famines récurrentes et des misères multiples assaillent une humanité plus que souvent souffrante, voire un peu désespérée. Bilan fort contrasté donc, où la balance oscille entre le triomphe d’un capitalisme qui affiche 2000 milliardaires en cravate et jets privés, et des hordes de millions de réfugiés qui fuient l’insupportable.

 

Tentative d’interprétation en forme de pavés dans la mare :

 

  • Premier pavé : “Pour pouvoir vivre avec le niveau de vie d’un parisien moyen, l’humanité ne devrait pas dépasser les 2 milliards“. C’est de Jacques-Yves Cousteau, qui fut un peu le pape de l’océanologie.

 

  • Deuxième pavé : “Pour continuer à vivre sur son (grand) pied, il faudrait que l’humanité trouve (et exploite) une nouvelle planète tous les 20 ans.” C’est de Jacques Chirac-Nicolas Hulot (Déclaration à la conférence de Johannesburg en 2002 ).

 

  • Troisième pavé : “Notre petite planète a une peau, et cette peau peut avoir des maladies. La plus terrible s’appelle l’homme.” Frédéric Nietzsche.


On pourrait continuer, mais c’est assez clair, on a été trop loin dans les effectifs (les loca-terre !) et dans l’exploitation de notre petite planète, et on commence à en percevoir les effets dévastateurs en terme d’épuisement des ressources, de pollutions et de déséquilibres divers.


Homo sapiens est devenu Homo sapiens demens proliferens... ce n’est pas encore officiel, mais qui pourrait prétendre le contraire ? Et bien beaucoup de monde, des grands croyants natalistes aux dictateurs bornés, en passant par les exploiteurs et négriers de toute sorte. Restent donc les communautés scientifiques, et les citoyens informés et responsables...


Et ce que disent les scientifiques est également de plus en plus clair et convainquant, à savoir que les activités de notre prodigieuse et insatiable humanité ont un effet notable sur tous les compartiments bio-géochimiques de la planète, et également sur le climat. (En fait une petite fraction de la communauté scientifique conteste la réalité du changement climatique, mais ces climato-fixistes n’ont jamais produit d’arguments robustes, même s’ils contribuent à alimenter d’indispensables débats contradictoires).


Ça va chauffer...


La teneur en gaz carbonique (CO2) est faible dans notre atmosphère (300 ppm au siècle dernier), mais il se trouve que ce gaz piège le rayonnement solaire, en particulier dans la bande infra-rouge. Sans la présence de ce gaz, à “effet de serre”, la température moyenne globale serait de -15°C, et la Terre serait une boule de glace (et ce phénomène s’est effectivement produit dans un très lointain passé).


Actuellement la température moyenne globale se situe autour de + 15°C, pour le plus grand bonheur de la bio-diversité. Mais les mesures de
CO2 atmosphérique montrent que ses teneurs croissent rapidement, comme le montre la courbe ci-dessous (établie par C.D. Keeling à Hawaii et validée en divers points de la planète).

 

Teneur-atmosphérique-en-CO2-450.jpg

 

Cette courbe montre que le CO2 est passé de 300 ppm avant 1950 à 400 ppm en 2014. De sorte que, en 2014, ce sont 40 milliards de tonnes de CO2 (40 billion tonnes of CO2) qui ont été émis. D’où vient cet excès de gaz à effet de serre ?


Chacun connaît la réponse : la seule source de
CO2 possible à pareille échelle pointe vers les activités humaines; la combustion des combustibles fossiles (charbon, pétrole, méthane) dégage actuellement de l’ordre de 100 millions tonnes /jour de CO2 (36 milliards tonnes/an). Ce carbone fossile a une signature isotopique spécifique, ne possède pas la forme 14C, et cette caractéristique permet d’identifier avec certitude une origine “hydrocarbure fossile”.


Ces hydrocarbures fossiles ont été piégés au cours des temps géologiques, et chaque année l’homme brûle un stock correspondant à un million d'années de séquestration de carbone dans les entrailles de la Terre. Pour résumer, l’atmosphère est très sensible à la présence de
CO2 (et également de méthane), et l’activité humaine en dégage des quantités de plus en plus importantes.


Les prélèvements d’air effectués dans les glaces forées au Groenland et en Antarctique montrent qu’il y a 12 000 ans, au plus fort de la dernière glaciation, la teneur en
CO2 était de 200 ppm, la température moyenne de 12,5°C, et l’océan plus bas de 120 mètres.


Un cycle climatique naturel astronomique (Cycle de Milankovitch, calé sur 100 000 ans) a alors déclenché la passage du glaciaire vers le tempéré. Ainsi, 100 ppm de
CO2 en plus ont accompagné le passage d’un climat glaciaire vers le climat tempéré du type de celui où nous étions vers 1900, et donc sur un laps de temps de 10 000 ans ; les 100 ppm que nous venons d’ajouter en un siècle représentent un rythme 100 fois plus rapide. Comment l’équilibre océan/atmosphère se débrouillera avec ça, nul ne le sait avec précision. Mais nous irons inévitablement vers un climat de plus en plus chaud, voire torride.


La Conférence sur le Climat tenue à RIO en 1992 avait bien cerné la gravité du problème. Les intervenants économiques et politiques s’étaient quittés en s’engageant à réduire leurs émissions de
CO2, pour que les émissions globales (18 milliards tonnes/an à l’époque) soient réduites de moitié.


23 ans plus tard le constat est sans appel : les émissions ont doublé ! (et donc la courbe de Keeling n’en finit pas de monter.) Voulons-nous, ou pas, la laisser monter jusqu'à épuisement des réserves de carbone fossile, donc en laissant le “business as usual” pendant encore un petit demi-siècle ?


Du fait d’une course effrénée vers une croissance économique combinée à une démographie galopante, nous poussons de plus en plus la chaufferie planétaire, avec les conséquences logiques qui en découlent : fonte des glaciers, rétraction des banquises et des calottes polaires, modification du régime des pluies, élévation du niveau océanique de 3 à 4mm/an, etc. Dans quelques générations, la vie sur Terre, avec plusieurs degrés en plus, deviendra alors tout autre chose que ce qu’elle est aujourd’hui...


”Tous ne mourront pas, mais tous seront touchés”. (Corneille, dans “Le Cid”).


Le mythe des mains invisibles


Comme on le sait, deux mains invisibles étaient censées protéger l’homme, la société, voire l’humanité dans son ensemble : une main divine, garantissant pour l’éternité la puissance politique et religieuse des familles régnantes, et une main économique, (la main du marché), assurant la liberté des échanges et la croissance inexorable du PIB mondial. La troisième main (sic) assurerait la régulation démographique et une quatrième main la constance des conditions climatiques, une sorte d’optimal, pour le plus grand bénéfice de l’espèce humaine. C’est peu de dire que la science en général, et l’état des connaissances actuelles (évidemment très perfectibles) accordent peu de cas à ce mythe des mains invisibles.


Laissons les archaïsmes aux archaïques...


Mais il reste que nous sommes tous dans le même bateau, tous issus du même berceau planétaire, et que celui ci est de plus en plus malmené (et mal-mené ?) La mise en évidence des dérives climatiques qui menacent les grands équilibres biologiques planétaires était un préalable à toute action réparatrice, voire thérapeutique.


C’est ce que fait le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat), qui tous les 4 ans, publie un rapport de synthèse et une évaluation sur l’avancée des connaissances, les ajustements sur les courbes prospectives, et les recommandations des communautés scientifiques. Beaucoup a donc déjà été fait en ce sens, et les diagnostics abondent, qui portent sur telle ou telle dégradation de compartiments entiers de notre biosphère, sur l‘ennoiement des côtes basses du fait de la transgression marine, sur l'acidification de l’océan, sur la modification des moussons et du régime des pluies, etc.


En moyenne, ce sont plusieurs dizaines de publications scientifiques qui paraissent chaque jour sur cette immense problématique. Avec toujours cette recommandation des communautés scientifiques concernées : il faut agir avant que l’irréversible ne soit atteint. Mais en avons nous la capacité et la volonté ?

 

Le Développement  durable  (D.D.)  impératif  et  impossible ?


Pour agir efficacement en direction d’un D.D, deux leviers majeurs devraient donc être maniés : la stabilisation démographique et l’abandon des combustibles fossiles.

 

  • On voit dans le schéma 1 (Évolution de la démographie humaine, source ONU), que la population humaine se stabilisera aux environs de 2100, puis commencera à fléchir. Mais nous serons alors une douzaine de milliards, presque le double d’aujourd’hui. On peut évidemment arguer que plus nombreux seront alors les génies des sciences et des arts, et plus avancées nos connaissances sur l’Univers. Mais, franchement, deux fois plus de monde, cela implique encore plus de béton-goudron-pollutions, de cultures industrielles arrosées aux insecticides, etc. Quant à promouvoir une diminution réelle des naissances, halte-là, les inquisitions et les fatwas sont déjà prêtes. Resteront les bonnes vieilles méthodes guerrières de réajustement conjoncturel, éventuellement modernisées à l’arme atomique.

 

  • Quant aux énergies fossiles et uranium, l’affaire se réglera de toute façon vers le milieu du siècle, avec l’épuisement progressif de ces ressources. Idem pour un certain nombre de métaux. Nos descendants se battront-ils alors autour des derniers tas de charbon ?

 

  • Une lueur subsiste néanmoins pour éclairer ce triste tableau : les énergies renouvelables. L’hydraulique peut encore progresser, et l’éolien et le photovoltaïque sont en plein boom, avec plus de 100 gigawatts (Gw) installés/an (2 Gw /an en France). D’ores et déjà la puissance installée de ces énergies renouvelables (550 Gw) est supérieure à celle du nucléaire (370 Gw), et leur potentiel de croissance est énorme et très rapide.

 

  • La fée électricité nous sauvera-t-elle in extremis de l’haleine surchauffée du dragon fossile ? De toute façon elle nous aidera à survivre dans un monde gazé au CO2...


Une humanité suffisamment civilisée pour s’organiser autour d’un D.D. devrait donc nécessairement avoir des effectifs constants, voire inférieurs à ce qu’ils sont aujourd’hui, et une économie décarbonée, basée sur l’utilisation presque exclusive de l’électricité d’origine solaire. On peut le faire, on commence à le faire, et on le fera de mieux en mieux... Mais ce rythme sera-t-il suffisant, eu égard à la vitesse du changement climatique ? Et cela impliquera à terme de vivre différemment, de repenser notre place, et notre rôle d’espèce pensante et dominante. Peut-on vraiment imaginer Homo sapiens devenant modeste, frugal et comptable de sa planète ? Et pourtant il faudra bien. Les utopies délirantes ne sont-elles pas les plus belles ?
Du poète Alain Souchon : “On avance, on avance, mais on n’a pas assez d’essence, pour prendre la route dans l’autre sens…

 

 

Indicateurs-de-l'empreinte-anthropique-sur-le-climat-450.jpg

10 indicateurs de l'empreinte anthropique sur le changement climatique

(Ce schéma date de 2005)

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