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12/05/2014

Nouvelles pièces au puzzle du passé de l’Arc jurassien

Nouvelles pièces au puzzle du passé de l’Arc jurassien

 

(reproduction d'un article de "en Direct")

 

Curieux insatiable, explorateur infatigable, l’homme fait preuve d’une motivation sans bornes pour retrouver ses origines et décrypter le sens des objets du passé.

De trouvailles fortuites en fouilles programmées, la découverte fascine l’amateur autant que le chercheur, comblés ces vingt dernières années par un essor sans précédent de l’archéologie, grâce à la généralisation de dispositifs préventifs et l’évolution des technologies.

De nouveaux éléments de connaissance ponctuent désormais la frise chronologique de l’Arc jurassien.

 

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Pierrades et lames jetables au Paléolithique

 

20 000 ans avant notre ère, l’Arc jurassien est emprisonné sous une gangue de glace de plus de 1 000 mètres d’épaisseur. S’il était couramment admis que les hommes préhistoriques avaient attendu le premier réchauffement vers 12 500 avant J.-C. pour s’y installer, de récentes découvertes mettent en évidence un décalage d’un bon millénaire dans cette estimation.

 

Alors que le climat n’est pas encore à la clémence, des groupes de populations s’établissent sur les rives du lac de Neuchâtel 13 500 ans avant J.-C. Une occupation attestée par la mise au jour, hasard des tracés autoroutiers dans les années 1980, de deux sites majeurs, Hauterive-Champréveyres et Neuchâtel-Monruz. Des milliers d’objets retrouvés en parfait état de conservation, os de rennes et de chevaux, coquilles d’œufs rarissimes, perles, coquillages percés, aiguilles à coudre en os d’oiseau, silex… sont le point de départ de trente ans d’analyses et de recherches.

 

Archéologue à l’université de Neuchâtel, Denise Leesch en est le maître artisan. Spécialiste de la culture dite du Magdalénien (18000 / 13000 avant J.-C.), elle publie aujourd’hui le bilan de ses travaux dans une thèse éclairant sur la façon de vivre, voire de survivre de ces pionniers. À commencer par la maîtrise du feu. À une époque où les températures atteignent - 20°C l’hiver et ne dépassent pas 12°C l’été, la steppe et ses herbacées dominent. Comment l’homme a-t-il pu alimenter les foyers dont les vestiges sont retrouvés par dizaines ? Réduit à de maigres branchages courant sur le sol, le saule rampant est le seul bois disponible, il est identifié dans les charbons ancestraux. « Des pierres plates couvrent les brindilles pour entretenir le feu et, une fois chauffées, permettent la cuisson de la viande », explique Denise Leesch. Une version préhistorique de la pierrade, dont le cheval constitue le principal ingrédient. « L’intégrité des squelettes retrouvés donne à penser que les animaux chassés n’étaient pas déplacés. Le groupe humain s’installe à l’endroit où l’animal est abattu le temps qu’il peut en tirer sa subsistance, améliorant son ordinaire par quelques lièvres, marmottes, poissons ou œufs de cygnes, avant de s’installer à nouveau là où il aura tué un autre gros gibier. » L’analyse des pierres, de leurs fractures, de leurs déplacements, montre qu’elles ont été réutilisées de nombreuses fois, toujours pour l’aménagement de foyers, témoignant d’une occupation récurrente des sites et suggérant des modèles de circulation de la population.

 

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 Vue générale du sol d’habitat du site magdalénien de Neuchâtel-Monruz

 

Si le Jura représente alors une barrière que ne franchissent pas les hommes préhistoriques, des échanges ont lieu suivant le versant est du massif, sur des distances de plus de deux cents kilomètres entre les régions d’Olten (Suisse) au nord-est et de Bellegarde (France) au sud-ouest. De là sont établies les origines du silex qui était utilisé sous forme de burins pour tailler les os, de grattoirs pour préparer les peaux ou encore, pour tuer le gibier, de lamelles tranchantes collées sur des sagaies en bois de renne, vite usées… et remplacées.

 

Ces conclusions proviennent de l’étude des éléments trouvés sur ces sites, complétée de celle de dépôts tourbeux tout proches et de nouvelles analyses menées sur des restes fauniques trouvés dans des grottes de l’Arc jurassien. L’archéozoologie, la palynologie ou la botanique apportent chacune leur expertise à la reconstitution des traces du passé, autant que les techniques comme la datation au carbone 14, à laquelle quelques microgrammes d’un matériau organique suffisent aujourd’hui à établir son ancienneté.

 

Si les modes de vie évoluent peu pendant 20 000 ans, le réchauffement climatique de l’Holocène et la transformation de la végétation vont tout changer. Avec les premiers agriculteurs et éleveurs, une autre ère s’annonce…

 

Les villages lacustres, photos souvenirs du Néolithique

 

3 500 ans avant J.-C., le niveau du lac de Neuchâtel est bien inférieur à celui qu’il atteindra par la suite : pendant plusieurs millénaires, les villages construits à cette époque reposeront sous les calmes eaux helvètes avant d’en émerger au XXe siècle de notre ère à l’occasion d’une baisse exceptionnelle du niveau des lacs. Certains d’entre eux ont fait l’objet d’occupations à différentes périodes de l’Histoire, mais le site de Marin-les-Piécettes est une exclusivité du Néolithique. Si la lecture des milliers d’objets qu’il recèle en est grandement facilitée, l’originalité de son organisation reste mystérieuse. Cette double spécificité fait de Marin-les-Piécettes un site à part, emblématique des célèbres villages lacustres neuchâtelois.

 

Archéologue à l’université de Neuchâtel, Matthieu Honegger a dirigé les fouilles de Marin pendant cinq ans, et continue de travailler sur ses témoignages.

 

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Trois maisons du village lacustre de Hauterive-Champréveyres, reconstituées à l’emplacement du site néolithique fouillé devant le Laténium. Photo J. Roethlisberger / © Laténium, Neuchâtel

 

« Les maisons ont été retrouvées sur une longue benne lacustre, une zone très plate avant d’arriver au fossé, qui bénéficiait d’une sédimentation calme et d’une faible érosion. » Résultat : des conditions de conservation exceptionnelles, un village dont on peut parfaitement lire la structure du plan. « Un chemin de planches de 110 m traversait une zone marécageuse jusqu’au village protégé par des palissades, puis contournait en son centre un tertre artificiel pour se prolonger en direction du lac. Au sommet du tertre était érigé un bâtiment, reconstruit à plusieurs reprises, à chaque fois sur le précédent. Les maisons étaient disposées de chaque côté de cette colline, et un axe perpendiculaire traversait toute la zone de part en part », rapporte l’archéologue. L’élément central reste une énigme. Bâtiment à usage d’habitation, étable, grenier… ? Toutes ces hypothèses sont réfutées par l’absence de vestiges témoignant d’ordinaire d’activités domestiques. Reste l’idée d’une fonction sociale, un lieu de réunion ou un sanctuaire. Marin-les- Piécettes n’a pas encore livré tous ses secrets…

 

La problématique des villages lacustres est particulière, et elle croise celle de l’armement à qui elle fournit de nombreux vestiges. Une récente étude prend en compte toute la région des Trois Lacs (Neuchâtel, Bienne et Morat) pour une réflexion d’ensemble sur la symbolique guerrière et l’organisation des sociétés. Elle se concentre sur les pointes de flèches, poignards et haches perforées trouvés en abondance, et dont les spécialistes cherchent à identifier les fonctions, à comprendre l’évolution et à suivre la répartition spatiale. « La région des Trois Lacs est au carrefour des influences entre Europe centrale et Méditerranée, et on peut supposer que la région était propice aux conflits. »

 

On trouvera dans ce même blog un article concernant les villages lacustres du Jura, en particulier à Chalain.

 

Cette recherche s’inscrit dans un programme à l’échelle de l’Europe, pour laquelle on pense que les armes, dont la production est estimée en dizaines de millions, représentent la plus grande diffusion d’objets au Néolithique. Des armes en os et en pierre, qu’un bond de 3 000 ans voit se transformer en métal…

 

7 000 ans à moudre le grain

 

meule-granite-de-la-Serre-225.jpgLe Néolithique marque les débuts de l’agriculture vers - 5000. Dès lors que l’homme commence à cultiver des céréales, il a besoin de meules pour produire de la farine.

 

En Franche-Comté, la Serre est un petit massif de granit et de grès posé en territoire calcaire : il fournira dès cette période et jusqu’à l’aube du XXe siècle la roche dure et rugueuse qui convient à l’élaboration de cet outil.

 

Archéologue à l’Inrap et chercheur associé au laboratoire Chrono-environnement, Luc Jaccottey y a mené des investigations fructueuses. Il retrace avec son équipe l’histoire des carrières du massif, dont celles datées du Néolithique sont à ce jour uniques en France, et suit l’exploitation du grès de la Serre qui, inégale à travers les âges, est fonction des échanges et des évolutions techniques. Un voyage thématique sur sept millénaires, des meules à usage domestique de la Préhistoire aux moulins hydrauliques ou à traction animale de village qui les supplantèrent dès l’Antiquité. « À partir du Néolithique, la meule est posée à même le sol, et le grain est écrasé par un mouvement de va-et-vient par une mollette également en pierre. »

 

Il faut attendre le IVe siècle avant J.-C. pour voir apparaître en Gaule la meule rotative diffusée depuis la Catalogne. Deux disques en pierre sont posés l’un sur l’autre. Celui du dessus est mis en mouvement, il est percé en son centre pour recevoir le grain, qui, broyé entre les deux disques, sera transformé en farine, elle-même évacuée en périphérie. Ce système représente une véritable innovation technologique.

 

Et si les deux disques sont taillés en carrière lors de leur extraction, ils sont achevés pour un ajustage parfait sur les lieux mêmes où les meules sont utilisées, comme en témoigne la découverte d’un atelier de finition daté de la période romaine à Autun. « Cette fabrication en deux étapes est significative d’une certaine organisation de la société », rapporte l’archéologue.

 

Les travaux de Luc Jaccottey s’inscrivent depuis 2008 dans un programme collectif de recherche du ministère de la Culture, intitulé « Évolution typologique et technique des meules du Néolithique à l’an mille », réunissant une trentaine de chercheurs. Une organisation facilitant la mise en perspective des recherches et des sites, et l’interprétation des données à l’échelle de l’ensemble du territoire français.

 

Plans d’occupation des sols à l’époque gallo-romaine

 

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Vue générale du centre cultuel d’Epomanduodurum.

Aquarelle J.-C. Golvin © Pays de Montbéliard agglomération

 

Dès le IVe siècle avant J.-C., la civilisation celtique, forte de lois, de coutumes et d’une langue commune, apporte une unité certaine à l’Europe. Son rayonnement culturel trouve son apogée au second âge du fer, courant de - 480 à - 30, et la Gaule est à cette période réputée pour en être le pays le plus prospère. Cependant les Celtes, farouchement indépendants, sont organisés en tribus, une division qui finira par signer leur perte et leur soumission progressive à Rome. C’est l’avènement de l’ère gallo-romaine, marquant le début de l’Antiquité.

 

Comptant parmi les plus influents des peuples celtes, les Séquanes et les Eduens règnent sur l’Est de la Gaule en ennemis jurés. Si Vesontio (Besançon) est la capitale des Séquanes, Epomanduodurum (Mandeure) est la deuxième ville du territoire par son importance. Mais en matière de recherches archéologiques, elle dame le pion depuis longtemps à la capitale comtoise en raison d’une faible urbanisation contemporaine rendant les vestiges plus accessibles.

 

Dans le Morvan, Bibracte n’a pas survécu à l’Histoire. Elle fut une cité emblématique de la guerre des Gaules, une place forte de premier ordre et la capitale des Eduens pendant un siècle avant de se voir brutalement supplantée par Augustodunum (Autun).

 

L’identification des pôles de peuplement et la compréhension des phénomènes majeurs de construction et d’évolution des premières villes, ainsi que des relations qu’elles entretiennent avec les campagnes, motivent les fouilles entreprises par les archéologues de l’université de Franche-Comté aussi bien sur la zone Bibracte / Autun qu’à Mandeure. Des recherches inscrites dans des programmes nationaux et européens, impliquant des équipes spécialisées sur des périodes différentes pour suivre l’occupation d’un même site à travers les siècles. « Il est nécessaire que l’échelle soit assez longue pour comprendre l’évolution des sociétés », explique Philippe Barral, enseignant-chercheur en archéologie à l’université de Franche-Comté.

 

Les travaux portent essentiellement sur une période partant du IIIe siècle avant J.-C. au début du Moyen Âge, avec des incursions au Néolithique et à l’âge du bronze. Pour les périodes gauloise et gallo-romaine, domaines de prédilection des chercheurs comtois, les sites étudiés, d’une richesse exceptionnelle, livrent peu à peu leurs secrets grâce à des prospections pédestres, puis géophysiques, et enfin à des opérations de sondage à certains endroits choisis. Les mesures de résistivité électrique ou magnétique du sol, et la télédétection par laser LIDAR mettent clairement en évidence aussi bien les tracés de voies de communication que l’existence d’un four de potier.

 

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Four de potier antique, découvert à Mandeure (25) Photo M. Lame

 

La datation des sols, enduits, céramiques, bijoux et autres ustensiles exhumés aide à reconstituer le puzzle du passé. Et lorsqu’on entre dans le détail de l’Histoire, la précision se mesure à la dizaine d’années près… « L’abandon de Bibracte et la création d’Autun se sont faits à peu près simultanément, en quelques années. Bibracte, oppidum gaulois, s’est développé au cours du Ier siècle avant J.-C., et Autun prend sa place à partir du changement d’ère sous la forme d’une ville possédant tous les attributs de la romanité ». Reste à savoir pourquoi les Celtes abandonnent alors une place forte qu’ils viennent juste de doter de terrassements et d’infrastructures pour asseoir sa rénovation selon un plan d’urbanisation des plus modernes, pour déplacer leur capitale à vingt-cinq kilomètres de là…

 

« Bibracte est une ville avortée, et on estime qu’il n’a fallu que cinq ans pour voir cette cité influente réduite à néant », raconte Matthieu Thivet, ingénieur de recherche au laboratoire d’archéologie bisontin.

 

Cette migration subite correspond sans aucun doute à une décision politique du premier empereur romain, Auguste, qui, régnant à la charnière du premier millénaire (- 27 / + 14), opère une réorganisation des territoires gaulois conquis.

 

« Une ville ouverte, intégrée dans la plaine, au carrefour de voies de communication importantes correspond peut-être alors mieux à la dynamique commerciale de l’empire romain, et à sa volonté de rayonnement, qu’un oppidum défensif perché sur les hauteurs. »

 

Aujourd’hui, on possède les preuves matérielles de l’importance des échanges commerciaux entre les Eduens et les Romains, bien avant la conquête, grâce à la quantité impressionnante de vestiges retrouvés, monnaies, amphores à vin... Si une aristocratie conservatrice voit d’un mauvais œil s’enrichir ainsi les plus progressistes de ses compatriotes, les Eduens de façon générale tirent profit de relations privilégiées avec Rome pour renforcer leur puissance dans le monde celtique.

 

Pour les Romains, le territoire des Eduens, idéalement situé entre le sud de la Gaule déjà acquis et les provinces du nord, à la croisée des routes commerciales les plus importantes, s’avère une tête de pont pour diffuser leurs produits et leur civilisation : en réalité, lors de la guerre des Gaules menée par César de 58 à 52 avant J.-C., l’acculturation est déjà effective dans différents territoires.

 

Au-delà des batailles militaires et sanglantes comme le drame de la reddition de Vercingétorix qu’a retenu l’Histoire, la romanisation de la Gaule aura bien plus été le fruit de relations commerciales que d’épisodes guerriers…

 

Imbroglio protohistorique

 

C’est un site mondialement connu, pourtant son interprétation génère encore bien des questions. Découvert en 1857 à proximité immédiate de Neuchâtel, le site de la Tène est le premier daté du second âge du fer, à qui il donne son nom. La période de la Tène est officiellement celle qui s’étend de 480 à 30 avant J.-C.

 

Plus de mille armes sont découvertes sur le site au milieu d’un bric-à-brac de parures en fer, en bronze et en verre, de vaisselle en bois, en céramique et en métal, d’outils de travail, de roues de chariot…, un inventaire de quelque quatre mille cinq cents objets.

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Crédit photo : Marc Juillard - Laténium

 

Dans une thèse en archéologie qu’il prépare en cotutelle à Neuchâtel et Strasbourg, Guillaume Reich s’intéresse de près à ce gisement exceptionnel, témoignant d’une importante activité guerrière. Il étudie sous de nombreuses coutures les trois cent quarante armes conservées au musée du Laténium pour percer leur secret et tenter d’apporter des éclaircissements au mystère du site de la Tène.

 

Sanctuaire ? Trophée militaire ? Les hypothèses, toutes deux envisagées par les spécialistes, ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre, mais l’étude des armes fera peut-être pencher la balance en faveur de l’un des deux camps.

 

« La destruction volontaire d’armes est un rituel associé à l’idée de culte que l’on prête souvent au site de la Tène. Mais il ne faut pas négliger pour autant la piste du combat réel », explique le jeune chercheur. Déterminer si une arme a été volontairement abîmée ou si les stigmates qu’elle porte relèvent de la lutte est la part de vérité que Guillaume Reich veut apporter, grâce à l’observation de microtraces laissées sur le tranchant des lames et l’interprétation de courbures équivoques du métal.

 

Cet examen attentif est renforcé par des expériences, comme des pseudo-combats menés dans les conditions les plus proches de la réalité supposée de l’époque. Des méthodes des plus scientifiques pour lever le voile sur un héritage bien énigmatique.

 

Du fer en barres

 

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Crédit photos et dessin : Marion Berranger - LMC

 

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Cliché métallographique :  détail d’une section, mise en forme par repli du métal sur lui-même. Crédit photo : Marion Berranger - LMC

 

Célèbre place forte dès l’âge du bronze, Salins-les-Bains (39) a récemment fourni un dépôt exceptionnel, le plus grand conservé en France, de vingt-six barres en fer plat, dont la particularité est de présenter une extrémité roulée sur elle-même. Longues d’environ 50 cm pour une épaisseur d’à peine 1 cm, ces barres de 500 g étaient livrées aux forgerons après épuration, par un traitement en forge, du métal brut issu du minerai de fer. Ces « demi-produits », comme les nomment les spécialistes, sont des objets précieux pour comprendre des techniques de fabrication datant de la fin du second âge du fer, et étudier la circulation des matières premières à cette époque.

 

Marion Berranger est archéométallurgiste au laboratoire Métallurgies et cultures (LMC) de Belfort, et spécialiste des âges du fer. Elle explique comment les méthodes scientifiques se déclinent de la macro- à la microanalyse pour suivre la traçabilité de tels objets. « L’œil effectue les premiers repérages : les marques de fabrication montrent ici une qualité soignée de la mise en forme et un haut degré de maîtrise technologique. » Le microscope métallographique prend le relais sur quelques pièces et met en évidence une technique de fabrication par feuilletage. « Le métal chauffé a été étiré puis replié successivement jusqu’à former une matière homogène et débarrassée de ses impuretés. »

 

L’analyse chimique des barres indiquera bientôt la provenance de la matière brute, et le repérage du carbone présent dans l’acier permettra de dater ce dernier selon une méthode élaborée au laboratoire. « La datation au carbone 14 est nouvelle pour les objets métalliques, explique Marion Berranger. L’acier est composé de fer et de carbone. L’innovation consiste à repérer le carbone par microscopie optique, puis à prélever les zones aciérées ; après préparation, la datation s’effectue ensuite de manière classique. »

 

Associé à l’UTBM, le LMC, dirigé par Philippe Fluzin, est l’une des trois équipes constituant l’Institut de recherche sur les archéomatériaux (IRAMAT) français, aux côtés de Bordeaux et d’Orléans.

 

Le bal des Barbares, prélude au Moyen Âge

 

Au cours du IIIe siècle après J.-C., les guerres civiles minent l’empire romain. Rome organise le déplacement de populations entières pour limiter les luttes de pouvoir. Cependant, l’empire romain d’Occident disparaît en 476 et laisse place aux royaumes barbares des Vandales, Wisigoths, Burgondes, Francs… qui, avec le christianisme pour dénominateur commun, sont les fondateurs du Moyen Âge.

 

Là encore il s’agit de vastes mouvements migratoires plutôt que d’invasions, et l’acculturation de ces peuples est progressive et réciproque.

 

« Les récentes découvertes funéraires constituent de véritables clés de compréhension des déplacements de populations, et éclairent sous un jour nouveau l’histoire régionale », explique Françoise Passard-Urlacher, ingénieure au Service régional d’archéologie de Franche-Comté et membre du laboratoire Chrono-environnement.

 

L’installation des Burgondes est attestée dans la région lémanique au Ve siècle après J.-C. Le dépôt d’un mobilier abondant et d’éléments de costumes féminins dans les tombes est typique des rites de ce peuple germanique, et en rupture totale avec les pratiques funéraires des descendants locaux des Gallo-Romains. Sur toute cette zone et dans une partie du vaste territoire burgonde, à Lyon, Chalon-sur-Saône et Dijon, les nécropoles livrent de rares sépultures avec des crânes déformés volontairement. On sait pouvoir en attribuer la signification esthétique et de haut rang à des individus d’origine orientale, mêlés à la population burgonde lors de sa migration vers l’est. Le costume funéraire associé en est la confirmation.

 

Les Burgondes forment, en termes de durée, un royaume éclair, de 480 à 534. Mais de Langres à Avignon, de Nevers à Martigny en Suisse, ils donnent une identité à leur territoire qui marquera encore les générations suivantes. Ils adoptent peu à peu les coutumes funéraires des Gallo-Romains : si leurs traces sont aujourd’hui à peine visibles, leur l’impact politique fut déterminant, le terme de "Bourgogne" en est le symbole le plus évident.

 

Puis les Francs succèdent aux Burgondes à partir de 550. Comment ? Pourquoi ? La nécropole de Saint-Vit (25), fouillée à la fin des années 1990, aide à comprendre ce mouvement de l’Histoire. Les deux cents chambres funéraires qu’elle abrite montrent déjà en quoi les pratiques funéraires se modifient au fil du temps.

 

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Saint-Vit, « Les Champs Traversains ».

Sépulture de guerrier franc vers 550 après J.-C.  (Urlacher et al., 2008, p. 277)

 

« Lances, épées, flèches et boucliers régulièrement trouvés dans les tombes sont des figures de pouvoir. Puis lorsque la domination franque se confirme et n’a plus besoin d’autant d’ostentation, le dépôt se réduit à un armement symbolique. » À partir de la fin du VIe siècle, c’est parfois la construction d’églises funéraires, signes extérieurs de puissance, qui témoignera de l’importance d’un individu ou d’une famille, telle celle d’Evans (39) toute proche de Saint-Vit.

 

Riche de six cents tombes, la nécropole de Doubs près de Pontarlier (25) donne un prolongement à l’histoire franque amorcée à Saint-Vit. Les chercheurs y constatent des coutumes en perpétuelle évolution, que l’amélioration des techniques de datation permet de situer très exactement dans le temps.

 

La valeur de leurs ressources archéologiques et la précision de leur datation font des nécropoles de Saint-Vit et de Doubs des références dans toute l’Europe, au titre de chronologie absolue.

 

Un pinceau électrolytique magique pour le métal

 

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 Utilisation du pinceau électrolytique développé à la HEA sur le chef reliquaire de Saint-Candide en argent, l’un des chefs-d’œuvre du trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (Suisse)

 

Chef-reliquaire-225.jpgCertains des joyaux du trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, en Valais, sont façonnés d’argent, de bois et de pierreries. Raviver l’éclat du précieux métal de manière homogène et sans altérer les autres matériaux était un défi que les spécialistes de la Haute Ecole Arc ont relevé avec succès. Les chercheurs en conservation-restauration, avec la complicité des ingénieurs-designers de l’unité EDANA en Ingénierie, ont en effet mis au point un pinceau électrolytique assurant un nettoyage précis et sélectif des parties métalliques, sans démontage de l’objet.

 

Chef reliquaire de Saint-Candide, après rénovation

 

Chercheur en électrochimie, Christian Degrigny explique son fonctionnement : « La solution de traitement est acheminée par des pompes à membrane depuis un réservoir jusqu’à l’extrémité du pinceau. Là se trouve une cellule électrolytique fermée par un tampon en mousse microporeuse qui libère précisément la solution. » La méthode fait ses preuves sur l’argent et les alliages de cuivre, sur lesquels les couches de corrosion sont fines et autorisent une intervention locale. Des tests sont actuellement confiés à l’expertise du laboratoire Arc’Antique de Nantes sur des objets en plomb, et se poursuivront sur des bronzes issus de milieux terrestres et marins, avec l’idée sous-jacente de recourir à cette technique pour des applications archéologiques. La volonté est de donner aux conservateurs, restaurateurs et autres utilisateurs potentiels un outil peu coûteux, facile à transporter et… à monter, puisque les pièces du pinceau électrolytique sont fabriquées en kit par impression 3D et découpe laser. Une réalisation assurée par le FabLab de la Haute École Arc, bientôt accessible à tous grâce à des plans de construction prochainement publiés sur le net. « Une formation pour la mise au point de l’outil comme pour son utilisation est prévue », précise Christian Degrigny.

 

En attendant et pour juger sur pièces la qualité du traitement opéré, pourquoi ne pas aller admirer les pièces d’orfèvrerie du trésor de l’abbaye de Saint-Maurice actuellement exposées au Louvre ? Inconnue du grand public, cette collection exceptionnelle est cependant comparable à celle du trésor de Conques. Après cette unique excursion hors des frontières de Suisse, elle réintégrera définitivement l’abbaye valaisane qui fêtera l’an prochain ses 1 500 ans, et où elle pourra continuer à être appréciée.

 

Contacts :

 

Université de Franche-Comté

Laboratoire Chrono-environnement

Philippe Barral - Tél. (0033/0) 3 81 66 54 24

Matthieu Thivet - Tél. (0033/0) 3 81 66 51 71

Françoise Passard-Urlacher - Tél. (0033/0) 3 81 65 72 75

Luc Jaccottey  - Tél. (0033/0) 6 08 56 29 47

 

Université de Neuchâtel

Institut d’archéologie

Denise Leesch - Tél. (0041/0) 32 718 31 11

Matthieu Honegger - Tél. (0041/0) 32 889 86 82

 

Laboratoire de microbiologie

Edith Joseph - Tél. (0041/0) 32 718 22 35

 

Haute école Arc

Conservation-restauration

Christian Degrigny - Tél. (0041/0) 32 930 19 19

Edith Joseph - Tél. (0041/0) 32 930 19 05

Emmanuelle Domon Beuret

 

UTBM 

Laboratoire Métallurgies et cultures (LMC)

Marion Berranger - Tél. (0033/0) 3 81 58 38 11

 

Source unique :

Nouvelles pièces au puzzle du passé de l'Arc jurassien.  En Direct Le Journal de la Recherche et du Transfert de l'Arc Jurassien n° 253 – mai-juin 254 pp. 15-21.

 

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