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08/01/2014

L’énergie verte, voilà l’ennemi

L’énergie verte, voilà l’ennemi

par Philippe Bovet*

(Le Monde diplomatique, janvier 2014 p. 28)

 

Dans son étude sur « deux siècles de rhétorique réactionnaire », l’économiste américain Albert Hirschman note que, au cours des débats sur la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’interdiction du travail des enfants, la journée de huit heures ou encore la sécurité sociale, les forces conservatrices usèrent à chaque fois de trois types d’arguments : l’inanité (le changement proposé ne résoudra pas le problème), la mise en péril (il anéantira les bénéfices liés aux précédents systèmes) et l’effet pervers (« l’action envisagée aura des conséquences désastreuses[1] »).

 

Parce qu’elle retourne l’intention progressiste en son contraire, cette dernière figure s’avère particulièrement ravageuse et démobilisatrice : si agir conduit à régresser, autant ne rien faire.

 

La thèse de l’effet pervers réapparaît aujourd’hui sur le sujet des économies d’énergie et des énergies renouvelables. Les panneaux solaires photovoltaïques ne rembourseraient pas l’énergie nécessaire à leur fabrication et ne seraient pas recyclables ; les batteries susceptibles de stocker leurs watts « verts » seraient plus nocives que tout ; la généralisation des ampoules fluocompactes (LFC), à basse consommation, annoncerait un désastre écologique. En somme, l’écologie pollue. « Quand on se réfère à ces effets pervers, souligne Hirschman, c’est souvent pour des raisons qui n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité des faits. »


Mais la rumeur s’accroche bien souvent à une vérité pour lui faire enfanter un mensonge. Sur son blog, Jacques Boulesteix, astrophysicien et élu local, publie un article intitulé « Ampoules fluocompactes : entre racket, danger et aberration technologique[2] ». Ces ampoules basse consommation contiennent en effet de un à deux milligrammes de mercure sous forme gazeuse, au même titre d’ailleurs que les bons vieux tubes néon. Nul ne conteste la haute toxicité de ce métal. Mais « une LFC consomme quatre à cinq fois moins d’électricité qu’une ampoule incandescente, explique M. Édouard Toulouse, consultant indépendant. Cela se traduit par une diminution des émissions néfastes du secteur de l’électricité, que ce soit des déchets nucléaires, des gaz à effet de serre ou d’autres types de pollution atmosphérique comme celle des cheminées des centrales thermiques, notamment alimentées au charbon. Ce dernier contient en effet une petite quantité de matières toxiques, et notamment du mercure ».


Aux États-Unis, un calcul a montré que le bilan mercure d’une LFC était positif : l’économie d’électricité générée entraîne une réduction d’émissions atmosphériques de mercure plus importante que la quantité de cet élément contenue dans l’ampoule[3].

 

En Suisse, une étude réalisée par le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche ajoute que « l’écobilan des LFC devient meilleur que celui des ampoules à incandescence après seulement cent quatre-vingts heures d’utilisation. Sachant que sa durée de vie moyenne est de dix mille heures, l’achat d’une ampoule fluocompacte est rapidement amorti sur le plan écologique[4] ».


L’électricité d’origine photovoltaïque essuie bien des critiques : on murmure qu’un panneau engloutit pour sa fabrication plus d’énergie qu’il n’en produira jamais. En avril 2011, dans « Complément d’enquête », sur France 2, Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, alors ministre de l’écologie, reprend cet argument erroné. Pourtant, une étude de 2006 de l’Agence internationale de l’énergie montre que « le temps de retour énergétique des systèmes photovoltaïques est très bon, puisqu’il varie entre 1,36 et 4,7 années selon le pays où est située l’installation et le type d’intégration utilisé (en toiture-terrasse ou en façade)[5] ». On entend par temps de retour énergétique le « temps mis par un module photovoltaïque pour générer autant d’énergie qu’il en a fallu pour le produire ». Sachant que les panneaux sont garantis au moins vingt ou vingt-cinq ans par leurs fabricants et ont une durée de vie bien supérieure, l’étude conclut que « le temps de retour énergétique moyen pour la France est de trois ans : le système va donc rembourser dix fois sa dette énergétique pour une durée de vie de trente ans »[6].

 

Autre tare des panneaux solaires : ils ne seraient pas recyclables. Cette fois, l’argument est déplacé. Un produit devient recyclable quand on investit dans une filière de recyclage. Compte tenu des durées d’utilisation mentionnées ci-dessus, la question se pose surtout pour les panneaux cassés. En France, la toute première installation photovoltaïque a été raccordée au réseau en juin 1992. D’ici à 2015, date à laquelle devraient intervenir les premiers remplacements massifs de panneaux, le programme européen de collecte baptisé PV Cycle[7], mis en place en 2007, aura parachevé l’édification d’une filière de recyclage efficace et automatisée.

 

On aurait pu en revanche discuter des panneaux dits « couche mince », fabriqués à partir du tellure de cadmium (CdTe), un sous-produit toxique de l’industrie du zinc dont il existe des stocks importants et dont nul ne sait que faire. L’entreprise américaine First Solar l’utilise pour fabriquer des modules, y voyant un procédé juteux pour stocker ce déchet. Le tellure de cadmium se trouve alors piégé dans le panneau. En 2011, les panneaux de ce type représentaient 5,3 % de la production mondiale[8].

 

Disperser un déchet dangereux par son utilisation et sa vente au lieu de le stocker ou de le neutraliser: est-ce acceptable ? La critique, qui aurait trouvé ici du grain à moudre, ignore ce problème. Elle se repaît en revanche de l’usage croissant des batteries comme moyen de stockage d’énergie solaire pour, par exemple, s’éclairer la nuit : ces accumulateurs ne seraient pas recyclables.

 

Le site pronucléaire Sauvons le climat mentionne une étude où il est précisé, sans grande explication : « Les batteries et les piles (particulièrement) posent un problème de recyclage en fin de vie[9]. » M. Marc Jedliczka, directeur de l’association Hespul, spécialisée dans les énergies renouvelables, relève malicieusement : « Cette question n’est jamais posée pour les batteries utilisées depuis des décennies dans les voitures. Dans de bonnes conditions industrielles de fabrication et de collecte, le recyclage des batteries n’est pas un problème. »


Au demeurant, la question de l’accumulation de courant « vert » ne se pose que pour les usagers non reliés au réseau ; le courant photovoltaïque pourrait facilement se développer en milieu urbain sans batterie. On peut alors mutualiser les productions à travers le réseau et les partager plutôt que les stocker individuellement.

 

Une lapalissade vient s’ajouter à un dossier décidément instruit à charge : le photovoltaïque ne produit que de jour et la production éolienne n’est possible que lorsque le vent souffle. En d’autres termes, les exigences de notre modernité seraient incompatibles avec ces énergies intermittentes. Or les renouvelables sont certes variables, mais jamais imprévisibles[10]. La prévision de leur production fait d’ailleurs partie du quotidien des marchés à court terme de l’énergie, dont le marché Powernext, basé à Paris, ou l’European Energy Exchange (EEX) de Leipzig. On connaît plusieurs jours à l’avance, puis de façon toujours plus affinée, les mégawatts engendrés par les sources propres[11]. Cette planification optimise leur utilisation en les combinant avec des énergies souples comme l’hydraulique, le gaz ou le biogaz.

 

Le 3 octobre 2013, le photovoltaïque et l’éolien ont fourni ensemble, avant midi, 59,1 % de la production électrique allemande, et 36,4 % sur vingt-quatre heures[12]. Des chiffres similaires avaient été obtenus en juin. Les rumeurs ne s’attardent pas sur ces performances de plus en plus fréquentes. « Plus décrié que les autres renouvelables, le photovoltaïque suscite une résistance du système, car cette technologie est celle qui remet le plus en cause les schémas monopolistiques classiques : elle est décentralisée et appropriable par tous, analyse M. Jedliczka. À l’origine de ces rumeurs, on retrouve bien souvent des personnes liées aux électriciens historiques, eux-mêmes liés aux énergies fossiles et nucléaire. »


Contre cette énergie issue à la fois du soleil et de la haute technologie, qui produit de l’électricité sans mettre aucune pièce en mouvement, les forces conservatrices ne pouvaient que retrouver leur vieux réflexe : gare à l’effet pervers ! Pour que rien ne change, ne changeons rien...



* Journaliste

[1] Albert O. Hirschman, Deux Siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, Paris, 1991.

[2] Jacques Boulesteix, « Ampoules fluocompactes : entre racket, danger et aberration technologique », Marseille, science, innovation et société, 2 juillet 2009, http://boulesteix.blog.lemonde.fr

[3] « The facts about light bulbs and mercury », Natural Resources Defense Council, New York, www.nrdc.org

[4] Energeia, n° 5, Berne, septembre 2013.

[5] « Temps de retour énergétique », août 2012, www.photovoltaique. info

[6] Bruno Gaiddon et Cécile Miquel, « Systèmes photovoltaïques : fabrication et impact environnemental », Hespul, Villeurbanne, juillet 2009.

[7] « Recycling von Photovoltaik-Modulen », février 2010, www.bine.info

[8] Source : Photon International.

[9] « 10 questions à Jean Dhers sur le stockage de l’énergie électrique », 7 décembre 2006, www.sauvonsleclimat.fr

[10] Lire Aurélien Bernier, « L’acheminement de l’électricité verte, alibi de la privatisation », Le Monde diplomatique, mai 2013.

[11] Neue Energie, Berlin, septembre 2013.

[12] « German solar PV, wind peak at 59,1 % of electricity production on October 3rd, 2013 », 7 octobre 2013, www.solarserver.

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