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10/10/2013

Nicole Le Douarin : Les cellules souches, porteuses d’immortalité

Nicole Le Douarin : Les cellules souches, porteuses d’immortalité


Livre présenté par Alain Prochiantz lors de la Séance publique de l’Académie des sciences du 13 novembre 2007.


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Le livre s’ouvre sur l’immortalité, celle des hydres, métazoaires à 2 feuillets embryonnaires. La figure d’Abraham Trembley est évoquée, celle de Charles Bonnet aussi. Les hydres sont-elles des plantes pour se multiplier par bourgeonnement ? Non, elles bougent et ont un système nerveux, les animaux aussi peuvent bourgeonner ; bourgeonner et régénérer. C’est ainsi que la réflexion sur les cellules souches se place d’emblée du côté de la régénération, d’une régénération naturelle. La vie c’est la mort, la destruction de la vie, c’est aussi la création de vie, en parallèle, comme le disait Claude Bernard dans Les phénomènes communs aux animaux et aux végétaux, déjà ! Car la régénération n’est pas réservée aux métazoaires inférieurs, on la trouve aussi chez les vertébrés. Dramatique parfois, comme chez les salamandres qui reconstruisent des fragments entiers de la moelle épinière ou du cerveau, significative chez le poisson qui régénère ses nageoires, silencieuse mais réelle chez tous les organismes vivant qui renouvellent la peau, les cellules sanguines, tous les tissus à vrai dire, jusqu’à certaines populations cellulaires du bulbe olfactif ou de l’hippocampe, dans le cerveau.

 

 C’est à travers cette étude comparée, comme on parle d’anatomie comparée, de la régénération, donc en faisant appel à tous les organismes des plus modestes, l’hydre ou le ver, C. elegans, jusqu’à l’homme que Nicole Le Douarin pose, avec son extraordinaire, à vrai dire unique, connaissance de la physiologie, du développement, et de l’histoire de la biologie, la question des cellules souches. Avec sérieux, aussi ; ceux qui cherchent le spectaculaire et le fracassant peuvent se passer de lire l’ouvrage, ceux qui veulent s’instruire et comprendre ce que sont les cellules souches doivent prendre le temps de le lire. Ce que sont les cellules souches est, en effet, en soi, une question importante aux solutions fragmentées. Sont-ce des cellules totipotentes restées quiescentes ? Sont-ce des cellules différenciés qui se dédifférencient pour réacquérir de la totipotence ? Chaque organe au sens large, a-t-il son contingent de cellules souches spécifiques capables de reconstituer cet organe, ou des parties de cet organe : cellules souches hématopoïétiques ou cellules souches neurales ? Autant de questions abordées par l’auteur avec précision mais aussi honnêteté, c’est un livre qui sait écrire, « on ne sait pas ». Même si parfois on pense savoir, mais la grâce l’emporte toujours, laissant à une équipe qui s’est probablement fourvoyée, le bénéfice du doute. Peu probable, en effet, que, par exemple, des cellules souches hématopoïétiques donnent du tissu nerveux, ou l’inverse. Mais pas de condamnation, juste la reconnaissance d’une marche difficile dans un contexte qui, parfois, pousse à prendre ses désirs pour la réalité, le plus souvent en toute bonne foi. Ce qui, Nicole Le Douarin, nous le rappelle ne remet pas en cause les cas de trans-différenciation, mais, jusqu’à nouvel ordre, au sein d’un même tissu. De même qu’il n’y a pas une physique pour construire les ponts et une autre pour rendre compte de leur affaissement, la connaissance des fonctions normales des cellules souches ouvre la voie à une compréhension des pathologies associées à leur dérèglement. Un exemple, un seul, car le livre est si riche, que je suis obligé de conduire une opération « tapas », celui du cancer et de l’ouverture vers une origine possible de certaines tumeurs, à trouver dans la transformation de cellules souches. Le concept de cellules souches tumorales, à cibler pour toute guérison définitive, est devenu central en cancérologie. Au-delà, les cellules souches sont, évidemment, des outils extraordinaires pour traiter nombre de pathologies. On sait, et Nicole Le Douarin nous le rappelle, comment les travaux initiés par Howard Green, permettent, à partir de fragments restés épargnés, de fabriquer suffisamment de peau en culture pour sauver la vie des grands brûlés.

 

Et l’espoir existe d’utiliser ces mêmes stratégies pour combattre nombre de maladies encore sans remèdes, y compris les maladies neurologiques. Ce qui ne va pas sans se poser la question de la source de ces cellules. Et il faut dire que cette partie de l’ouvrage est sans égale dans sa capacité à faire le point sur les approches les plus contemporaines qui permettent de fabriquer des tissus différenciés à partir de cellules embryonnaires totipotentes, ou de cellules souches germinales, voire de fibroblastes adultes transformés en cellules souches par l’introduction d’une petite série de gènes qui portent la signature des cellules totipotentes. Par-delà un intérêt évident pour les pathologies, Nicole Le Douarin nous livre un éloge émouvant de la recherche fondamentale, de la liberté des chercheurs, du droit à l’erreur qui accompagne toute recherche à visée cognitive. Et elle multiplie les exemples, à commencer par la découverte des gènes de la mort programmée chez un ver ou des ARN interférants chez le pétunia, qui démontrent que des travaux à mille lieux de considérations sociétales peuvent déboucher, parfois rapidement, sur des applications médicales, ou autres. Enfin, il faudra bien boucler sur cette affaire d’immortalité sur lequel le livre s’est ouvert. Nicole Le Douarin, même si elle ne veut en rien fermer la porte à l’avenir, nous décrit bien comment le clonage, si indispensable quand il s’agit de sa version thérapeutique, reste illusoire quand il s’agit non de reproduction, mais d’individuation.

 

Oui la lignée germinale s’est séparée, hommage rendu à August Weismann, de la lignée somatique et l’invention de la sexualité fait bien de chacun un être génétiquement unique. Mais, chez l’homme, cette lignée somatique est, du fait d’un cerveau sans égal chez aucune autre espèce animale, le lieu d’une individuation extrême. On ne peut cloner cette individuation, car on ne peut cloner l’histoire des individus, même si la science de l’épigénétique a fait des progrès décisifs. Des page fortes y sont consacrées. Ce en quoi ce livre qui porte un sous-titre où figure le mot d’immortalité est aussi un hommage non seulement à la vie, et à sa transmission par la lignée germinale, mais aussi, par-delà une individuation qui se poursuit tout au long de notre brève existence, à son indissociable part de mort.

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